COOKBOOK l'art gastronomique content pour rien

Par · 16 décembre 2013

cookbook

Est-ce que la gastronomie est un art ? Pardon… est-ce que la gastronomie est un Art ?

Cette question, que l’on pourrait qualifier d’encéphalo-masturbatoire, me titille les méninges depuis un certain temps… J’ai quelques idées sur la question, mais je vais garder ça sous le coude pour un autre article.

L’École des Beaux-Arts de Paris a, quant-à elle, décidée qu’il n’y avait pas de frontière entre la création contemporaine muséale et la cuisine de chefs-auteurs. L’expo s’appelle COOKBOOK (en majuscules dans le texte) et le résultat est assez consternant…

Cookbook - None Futbol Club

photographie de Nøne Futbol Club

Dès l’entrée dans le magnifique espace du Palais des Beaux-Arts, on est agressés par le bodybuilder en caramel du duo Nøne Futbol Club. Sourire jubilatoire, fier de ses muscles sucrés, lisse et brillant, oui, oui, je sais, sous cet aspect luisant se cache une critique de l’art devenu un marché éphémère ou le ludique et l’impact visuel priment sur le ressenti et le subtil… quoi, comment ? Non. Cette œuvre ne critique rien, elle joue. Elle joue avec le spectateur, elle joue avec elle-même, et surtout les artistes ont eu l’air de bien se marrer à la concevoir. Rien de mal à tout ça me direz-vous, et je vous répondrai qu’en effet si l’on recherche la même chose en allant voir une expo qu’en allant tournicoter à Disneyland, il n’y a rien de mal à ça.

Cookbook - Variations on a Meal by Noma Copley

On poursuit avec Variations on a Meal by Noma Copley de Daniel Spoerri. Ce “tableau-piège”, comme il les appelle, fige à la verticale des couverts sales, après un repas… Il y a quelque chose de mélancolique dans ce travail, une mise en abime du temps qui passe, et puis ? Et puis plus rien. Formellement pauvre (ce que revendique l’artiste), l’œuvre s’efface de notre mémoire plus vite qu’elle n’y est entrée.

Passons sur le travail de Sophie Calle, dont l’idée de recréer l’œuvre fictive d’un personnage de Paul Auster (inspiré de Sophie Calle…) est “rigolote”, mais dont la réalisation est plate et laborieuse.

Cookbook - Rene Redzepi

Photographie de René Redzepi (non exposée, issue du catalogue)

Allons donc voir du côté des chefs, car l’idée de l’exposition n’est pas simplement de montrer que des artistes s’intéressent à la cuisine, mais aussi que les chefs d’aujourd’hui sont des créateurs rayonnant bien au-delà de leurs gargotes.

Yannick Alleno, Alexandre Gauthier, Antoni Aduriz, et bien d’autres encore, se contentent d’exposer des photos de leurs plats. Leur créativité et personnalité ressortent nettement sur ces clichés, mais cela ne suffit pas… car la reproduction visuelle de leur travail ne retranscrit qu’une infime partie de celui-ci. En voyant ces mets raffinés ou bruts, aux couleurs vives ou terreuses, on n’a qu’une envie c’est de les sentir, de les palper, de les goûter ! On se rend rapidement à l’évidence : si tant est que l’on puisse considérer la cuisine comme un art, sa place n’est pas sous une vitrine, mais sur une table !

Paul Pairet, du restaurant Ultraviolet à Shanghai, a lui joué le jeu de l’œuvre multi-sensorielle. Sous deux cloches transparentes se trouvent deux assiettes identiques, contenant un collage multicolore appelé Tomate sucré/salé. Lorsque les cloches se lèvent, par dessus une assiette on peut sentir un parfum de basilic, de tomates séchées, et sur l’autre on décèle de la framboise… Cette installation est, semble-t-il, inspirée de la carte de son restaurant qui propose deux assiettes visuellement semblables, mais révélant des saveurs opposées. Si l’exercice peut paraitre amusant, il tombe encore une fois à plat dans sa “reconstruction artistique”. Les odeurs émises par l’appareil rappellent d’avantage les petits biscuits apéritifs “goût pizza” et des bonbons aux fruits rouges, que les arômes envoutant d’un restaurant gastronomique.

Mais ôtons nos lunettes grises un instant, certains travaux présentés ont quand même réussi à m’interpeler. C’est le cas de cet épisode de l’émission Un chef à emporter, épisode censuré par Arte dans lequel le chef de Septime, Bertrand Grébaut, se faufile illégalement dans les tunnels du métro parisien, pour y cuisiner à même le rail un cœur de veau ! Ce reportage absurde enchante par son irrévérence. A-t-il sa place dans une exposition ? Probablement pas, mais j’ai été ravi de découvrir cette petite perle qui jure à côté des chefs canonisés à droite, à gauche.

Cookbook - Because the skin is the best part of the chicken, by Rene Redzepi

Un autre travail d’un chef qui a joué le jeu : Because the skin is the best part of the chicken (1) de René Redzépi (chef du Noma à Copenhague). Premièrement, comment peut-on être opposé à une œuvre dont le titre inscrit noir sur blanc une vérité absolue, fondamentale et inattaquable, n’en déplaise à certains mangeurs de fibres sèches ? On ne peut pas. Le chef Redzépi a conservé l’écume de ses bouillons de volaille, l’a fait séché, et a ainsi reconstitué une fine couche ressemblant à de la peau de poulet, encadrée sous verre. Mais au delà de l’humour et du procédé, le résultat n’est pas à regarder d’un œil fuyant. Cette œuvre me parait d’ailleurs la seule de l’exposition à réellement effleurer ce qu’un réel art gastronomique muséal pourrait être. La texture de cette matière fragile, translucide, nous fait penser à des cellules organiques, le propre même de la nourriture. C’est le seul artiste-chef de cette exposition qui ai réellement réussi à construire une œuvre qui ne se mange pas, qui n’est pas seulement une reproduction, qui ne cherche pas la farce potache, mais qui pourtant contient en elle l’essence même de ce qu’est la cuisine, retranscrite dans une forme qui est, de surcroit, plutôt belle à qui sait s’en approcher.

Une autre découverte sympatoche est celle, à l’étage, de Gianfranco Baruchello, un artiste que je qualifierais d’illustrateur surréaliste, même si sa fiche Wikipédia suggère que son univers est bien plus vaste. Léger, minutieux et drôle.

À l’étage toujours on a droit aux éternelles gravures de Goya, tirées de la série Les caprices. Magnifiques, est-il besoin de le préciser, mais tellement exposées sous n’importe quel prétexte qu’elles commencent à devenir l’équivalent d’une épice à la mode. Lorsqu’on la goûte pour la première fois on n’en revient pas, mais lorsqu’elle arrive à en être utiliser sur tous les plats de n’importe quel bistrot voulant feindre la créativité, on se lasse… dommage…

Cette tentative semble avoir été reléguée aux décisionnaires habituels de l’art contemporain, et elle fait l’effet d’un pétard mouillé. La cuisine, qu’elle soit un art ou pas, est multi-sensorielle et s’immisce dans notre ressenti comme un organisme vivant, protéiforme. Vouloir créer des œuvres d’art gastronomiques est une bonne idée, mais elle nécessite une plus grande imprégnation de la part des artistes ou des chefs, dans ce qui constitue l’ADN même d’un plat, son âme. Ce n’est qu’en retranscrivant subtilement cette particularité propre à la nourriture sous forme artistique que l’on réussira, selon moi, à transcender le mets, et à explorer une nouvelle forme de création.

COOKBOOK
www.beauxartsparis.com/cookbook/
Palais des Beaux-Arts
13, quai Malaquais, 75006 Paris

Ouverture du mardi au dimanche de 13h à 19h (du 18 octobre 2013 au 9 janvier 2014)

Prix du billet : 7.50€ – gratuit pour les moins de 18 ans

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Notes ---
  1. Parce que la peau est la meilleure partie du poulet
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Publié dans Aventures culinaires, L'Art et le cochon
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