Le Cinq où le manant devient prince

Par · 28 juillet 2012 · 2 commentaires

Quand on va au Cinq, on se met sur son trente et un, difficile de ne pas faire tâche dans ce décor de dorures, de miroirs, de tableaux, écrasés par ce plafond à cent lieues. Heureusement les quelques palmiers disséminés dans la salle nous aident à nous sentir moins ridicule. Cette touche de verdure à la fois grandiloquente comme ce qui l’entoure, et à la fois absurde dans ce paysage de Palace, annonce la couleur. Au Cinq, on ne se prend pas au sérieux, on n’est pas là pour manger trois olives en serrant les fesses et en conservant un rictus sec (à moins que ça ne soit l’inverse), on est là pour se détendre, manger à sa faim (pour ne pas dire s’éclater la panse) avec une cuisine de haut vol et abordable.

Que demande le peuple ?

On sent tout de suite la joie communicative des serveurs qui savent être drôles, sympathiques et courtois, bref tout l’opposé de ce qu’on pourrait attendre des clichés d’un service de Palace.
Vous ne désirez pas de champagne ? Pas de problème.
Vous souhaitez changer les desserts du menu du jour ? Je devrais pouvoir arranger ça.
Vous voulez goûter au chocolat blanc ? Je savais que vous craquerez !
Le tout est dit avec un vrai sourire, franc. On rentre gentiment dans le bain, la température est bonne, on part pour la destination du jour sans broncher. Ce sera le menu « Déjeuner en Liberté autour du marché ».

Pains
Avec une huile d’olive sicilienne on nous propose une tranche de pain « sans sel » afin de « mieux apprécier les parfums de l’huile ». Mouais. L’huile est loin d’être mauvaise, mais elle ne mérite pas toute cette théâtralisation, un pain salé n’aurait pas changé grand chose.
Deux petites tourelles de beurre Bordier (le premier doux et le second au sel de Guérande et algues) sont accompagnées d’un choix de petits pains. Je ne m’attarderai que sur le pain brioché aux épices (tomates séchées, basilic, peut-être de l’origan ?), une petite roulade au beurre croustillante et moelleuse avec un fin parfum d’Italie, excellent.

Premier trio d’amuse-bouches
Le tempura d’olives était bien salé, contrastant avec cette légère friture aérienne. La chips de parmesan n’avait rien de surprenant. Et le sashimi de saumon sur sa galette de melon vert était fade, avec un poisson trop ferme… mettre quelque chose d’aussi délicat qu’un sashimi à côté de goûts aussi intenses que les olives et le parmesan me parait être une erreur, tout simplement.

Second trio d’amuse-bouches
La petite salade de poulpe aux billes de melon et pastèque était acidulée, rafraîchissante, tendre, vivifiante ! Malheureusement de part son statut d’amuse-bouche il fallut se contenter de quelques cuillères, mais j’aurai volontiers attribué à ce plat le grade « d’entrée » pour qu’il puisse exprimer tout son potentiel dans une plus grande assiette. La crème de melon à la mousse de poivron était originale, les saveurs s’harmonisaient bien, mais les textures rendaient le tout un peu écœurant. La pâte du beignet aux olives frétillait sous la dent et cédait sur une farce onctueuse et parfaitement salée.

Blanc de seiche nacrée au chorizo
fregola sarda crémeuse aux févettes & marjolaine
Je ne sais pas si la photo rend honneur à la beauté plastique de ce plat, mais quand les serveurs ont soulevé la cloche (oui, ici on soulève les cloches) la palette chromatique et les formes dansaient comme une toile de Miró. Chaque bouchée réservait de nouvelles surprises, une seiche tranchée sur sa surface en un quadrillage fin lui donnant un croquant contrastant avec son humeur un peu gélatineuse, trois tomates différentes et savoureuses, un chorizo finement tranché et grillé avec amour, les fregola sarda (pâtes originaires de Sardaigne) cuitent à la manière d’un risotto crémeux tout en conservant une texture agréable sous la dent (faisant penser à du boulgour ou du blé), la mousse de parmesan était peut-être en trop, mais qu’importe, elle se mélangeait avec plaisir au reste. Ce plat était un peu trop copieux, car malgré son florilège de goûts variés, les pâtes le rendaient pesant pour une entrée, juste un peu.

Onglet « Black angus premium »
tartare, chutney de cerises, blettes à l’olive noire
J’en ai vu des black angus, des charolaises, des viandes argentines qui portent fièrement le blason de leur équipe de foot mais qui ne touchent pas une bille quand il s’agit de donner un coup de pied dans le ballon. Cet onglet n’était pas un poseur, il alliait un vrai goût de barbaque à la tendreté d’un filet, parfaitement assaisonné il se mariait avec appoint au trait de tapenade tracé dans l’assiette, au chutney de cerises et surtout à ce petit paquet cadeau de blettes confites, fondantes à s’en lécher les babines.

Quel dommage que ce plat champion fut servi avec un tartare de bœuf au couteau, fade, n’apportant rien au plat principal, avec des perles d’huile d’olive sans intérêt… J’aurais préféré une simple chips croquante, ou un élément apportant un peu plus de texture pour accompagner l’onglet, plutôt qu’un deuxième plat dans le plat, ternissant tristement le tableau.

J’ai également goûté:
Merlan de ligne Meunière, au citron vert, étuvée de courgettes aux amandes fraîches.
Un bon plat avec le poisson tendre sous une panure croustillante, une sauce au gingembre apportant une note d’acidité et le petit panier de courgettes croquantes et savoureuses. Difficile cependant de rivaliser avec l’onglet.

Sorbet de pomme et citronnelle, gelée de fraises
Avant les desserts, cette magnifique note rafraîchissante, incroyablement équilibrée, avec une citronnelle pointant à peine son nez pour enrichir la pomme, une gelée de fraises parfaitement sucrée pour soutenir l’acidité du sorbet, et de minuscules « croûtons » de yaourt déshydraté pour apporter un peu de croustillant, nous fut servie. Il est rare que quelque chose d’aussi simple en apparence m’enchante à ce point, je suis souvent victime de mon goût pour les mets complexes, mais ce sorbet a réussi à me faire fondre.

Feuillantine chocolat Caraïbes aux mûres
crème fouettée au thé noir, sorbet mûre
Comme je l’ai annoncé plus tôt, Mme Tilash et moi avons tous les deux échangé les desserts normalement servis avec le menu pour des choix disponibles à la carte. C’est toujours un point délicat dans la cuisine contemporaine, car à vouloir trop être créatif on en perd souvent le sentiment de bien-être enfantin que tout bon dessert devrait pouvoir provoquer. Pourtant sous sa dénomination de Dame de Pique, cette feuillantine a su me prendre dans ses bras et me parler tout bas et… vous voyez ce que je veux dire…

J’ai également goûté:
Fraisier minute George V, granité aux fraises, sorbet caillé de brebis à l’olive
Le « fraisier » composé à la minute était en fait un crumble entouré de fraises ciselées au rasoir. Le granité n’apportait pas grand chose, par contre le sorbet au caillé de brebis amenait un contraste fermier agréable, et comble de la provocation, la petite « crotte » de tapenade d’olives noires, une fois mélangée au dessert équilibrait le tout d’une manière plus que surprenante ! Le salé disparaissait pour ne conserver que le goût terreux des olives et atténuer l’acidité et le sucré des autres ingrédients. Je n’échangerai pas ma feuillantine pour ce fraisier, mais je suis content d’avoir pu goûter à cette curiosité enrichissante.

Mignardises et café
Avec un café tout à fait ordinaire (mais qui aurait pu faire un petit effort du haut de ses 10,50€) un chariot de mignardises pris place à côté de notre table. Bien sûr nous n’avions plus faim, bien sûr nous nous servîmes trois fois… Je retiens les chocolats noirs et au lait qui, à part une tentative aux épices un peu bizarre, étaient très bons ; une fraise entourée de guimauve et de petits cristaux de violette (servie comme une sucette) qui ferait rougir un boxeur ; une petite tartelette aux fraises des bois très parfumée ; et enfin les deux mendiants au chocolat noir et blanc, plus rustiques, cassés au couteau, pour faire la transition avec la réalité qui nous attendais à l’extérieur de l’hôtel George V.

Toujours dans cet état d’esprit généreux notre serveur offrit une petite boite de caramels, calissons et autres sucreries à Mme Tilash pour qu’elle l’emporte avec elle, et c’est avec le sourire et un sentiment royal que nous avons quitté ce lieu pour une ballade bien méritée.

Si l’on ne regarde que l’assiette, tout ne fut pas au top ; un même plat pouvait être fantastique (l’onglet) et triste (le steak tartare). Mais si on regarde l’expérience globale prenant en compte, bien sûr, la nourriture mais aussi le service, le lieu, et osons parler de choses plus matérialistes, le rapport qualité/prix, Le Cinq est un des restaurants que j’ai le plus apprécié de ma maigre expérience de mangeur avec curiosité. Chapeau bas.

Le Cinq
Restaurant du Four Seasons – Hotel George V
31, avenue George V
75008 Paris, France
Tél: 01 49 52 70 00
www.fourseasons.com/paris/dining

Ouvert tous les jours. De 12h30 à 14h30 et de 19h à 22h30.

Ce jour-là, le prix par personne fut d’environ 112€.
(Menu déjeuner avec une bouteille d’eau et un café)

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2 commentaires pour
“Le Cinq où le manant devient prince

    Dan le 28 juillet 2012 à 21:42
  1. J’ai faim!
    Great review. We need to go next time I am in Paris.


  2. T. Tilash le 29 juillet 2012 à 15:32
  3. Avec plaisir !


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